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La Roche et Rendeux Province de Luxembourg Wallonie Documents divers Sciences et Avenir – Septembre 2007 ECOLOGIE Nitrates : la France bientôt condamnée
Les
agriculteurs bretons ont fait des efforts. Mais certaines rivières affichent
toujours des taux trop importants de nitrates. L'Europe assigne en justice le
gouvernement français pour n'avoir toujours pas réglé ce problème.
Toute
l'histoire récente du dynamisme rural de la Bretagne se résume dans cette «
mise en examen ». Une machine agricole lancée à toute vapeur est en train de
rentrer dans le mur. Les milieux naturels crient grâce, le littoral est saturé
d'algues, et les Bretons sont obligés de boire de l'eau en bouteille. Les
efforts - réels malgré tout- des agriculteurs pour réduire les flux de
nitrates (des dérivés de l'azote contenus dans les engrais chimiques ou le
lisier) qui se déversent dans les rivières sont vraisemblablement
insuffisants. Il va falloir réfléchir au modèle en vigueur depuis des
décennies. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la Bretagne est passée
d'une agriculture familiale quasi autarcique à une puissante industrie aux
méthodes de production intensives. Sur des sols pourtant pauvres et acides, la
région assure 21 % de la production française de lait, 31 % de celle de
volailles, 15 % de celle de viande bovine et 56 % de celle de porc. Le secteur
emploie 7% de la population active de la région (moyenne nationale : 3 %). Les
élevages hors sol se sont multipliés et les cultures de maïs et de blé ont
remplacé les prairies pour pouvoir nourrir cette multitude d'animaux. Résultat
: « En 1970, en moyenne, les sols bretons recelaient naturellement, par
dégradation de la matière organique 60 kilos d'azote par hectare, résume
Pierre Aurousseau, président du Conseil scientifique de l'environnement de
Bretagne (CSEB) et professeur à l'Agrocampus de Rennes. La majorité des
bassins versant sont aujourd'hui à des teneurs de plus de 600 kilos par
hectare. » Cette croissant vertigineuse s'expliquerait par les habitudes du
paysan breton, plus éleveur qu'agriculteur. Peu confiants dans leurs
connaissances agronomiques, les exploitants auraient tendance à pousser les
doses d'engrais chimiques pour assurer de bons rendements.
Les neuf bassins versants dépassant la limite autorisée de
teneur en nitrate (50 mg/l) sont tous situés en Bretagne Nord, dans les
régions de maraîchage et d'élevage intensif. Ces teneurs élevées trahissent la
persistance de mauvaises habitudes dans l'épandage de lisier et l'utilisation
des engrais chimiques. Dans les bassins où les agriculteurs ont joué le jeu,
le nitrate dans l'eau a rapidement diminué. Le nitrate est un minéral qui se dissout facilement dans l'eau. Si le temps est sec, il reste dans le sol à disposition des plantes et des micro-organismes qui en ont besoin pour leur croissance. S'il pleut, et s'il n'y a pas de plantes pour le fixer, il se combine à l'eau et part à la rivière. On retrouve des teneurs élevées en nitrate dans l'eau quand les terres sont à nu l'hiver et quand il y a dans le sol plus de nitrate que ne peuvent en assimiler plantes et bactéries. Le tout arrive à la mer. En 2000, Pierre Aurousseau a calculé qu'en moyenne, la Bretagne rejetait dans l'océan Atlantique Nord 3700 kilos de nitrate par kilomètre carré et par an. Un fleuve comme l'Elorn en a même rejeté 9500 kilos. Le flux breton est deux fois supérieur à ceux des bassins de la Seine, du Rhin et de l'Elbe réunis, six fois plus important que celui du Mississippi ou de l'Amazone. Il y a bien une triste exception bretonne de pollution du milieu marin.
En 2001,
le programme Bretagne Eau pure, qui regroupe les pouvoirs publics, les
organisations agricoles et les association de défense de l'environnement, a
estimé que les agriculteurs déversaient tous les ans un excédent de 80 000
tonnes d'azote provenant Les techniques agronomiques sont bien connues. Les programmes de maîtrise des pollutions d'origine agricole (PMPOA) financent, en majeure partie sur fonds publics, la mise aux normes des bâtiments d'élevage et le confinement des effluents. La culture hivernale de plantes qui piègent le nitrate dans le sol est subventionnée. Les plans prévisionnels des fumures (PPF) calculent pour chaque parcelle les besoins selon le stock de nitrate déjà présent dans le sol et le type de culture. En cinq ans, 338 stations d'épuration dédiées aux seuls élevages porcins ont été construites, car l'effort a porté principalement sur les lisiers qu'on a tenté de traiter en épurant l'eau et en exportant la matière organique hors de la région sous forme de compost. « L'agriculteur breton a fourni les efforts environnementaux les plus importants de toutes les régions françaises», assure Joseph Ménard, président de la chambre d'agriculture d'Ille-et-Vilaine. Le bilan dressé en 2000 est malgré tout extrêmement mitigé. 26 000 tonnes de lisier seulement ont suivi une filière autre que l'épandage, tandis que les ventes d'azote minéral n'ont baissé que de 10 000 tonnes par an en moyenne, C’est à peine la moitié des objectifs que s était donnés le plan Bretagne Eau pure. Pourtant, sur le terrain, la situation s'est améliorée. Alors que 37 bassins versants étaient en dépassement en 2000, ils ne sont plus que neuf en 2006. Peu d'efforts, beaucoup de résultats ? La réalité est moins glorieuse. Selon une étude du CSEB sur 39 bassins versants, les mesures agronomiques de réduction des apports d'azote ont permis une amélioration de la situation sur cinq rivières, de faibles signes de progrès mais à confirmer dans 18 autres, une situation inchangée pour 14 et une dégradation dans deux bassins versants. Dans l'ensemble, la réduction des apports n'apporte qu'une stabilisation de la situation. Et les résultats sont très contrastés d'une région à l'autre.
Cela tient
beaucoup à la géologie. Les rivières drainant des régions granitiques de
ruissellement avec des nappes souterraines peu importantes voient l'eau passer
très rapidement. Aussi, toute réduction d'engrais se mesure immédiatement. Sur
des terrains poreux, l'eau pénètre dans le sol et y entraîne le nitrate pour
un voyage long de plusieurs années ! Celui qui réapparaît a été épandu plus de
dix ans auparavant.
Epuration moderne Cela tient aussi à l'histoire des exploitations. Les bassins versants exploités intensivement depuis des décennies ont un stock de nitrate dans le sol plus important que les endroits qui sont restés en prairie plus longtemps. Les micro-organismes ont assimilé en effet ce nitrate et l'ont stocké durablement. Les sols bretons recèleraient donc entre 500 000 et un million de tonnes retenues par la vie microbienne des sols. « Pour mieux mesurer les flux entrant et sortant, nous avons choisi trois bassins versants où nous avons croisé l'occupation agricole des sols avec les déclarations d'épandage de fertilisants et les conditions climatiques », raconte Patrick Durand, chargé de recherche à l'Inra de Rennes. Sur ces bassins versants du Frémeur, du haut Gouessant et de l'Horn, la baisse de la pression polluante, étudiée par modélisation, est rapide et incontestable. » Beau résultat, auquel il faut apporter un bémol de taille : les apports en nitrate restent malgré tout bien trop importants pour le milieu naturel.
Ces
résultats sont par ailleurs partiellement anéantis par la météo. Si les
acteurs de Bretagne Eau pure ont pu se réjouir du passage de 28 bassins
versants en dessous du seuil de 50 mg/l, c'est parce que le ciel a beaucoup
aidé : « Entre 2001 et 2005, la Bretagne a connu un déficit de pluie
extrêmement important, explique Pierre Aurousseau. Le nitrate n'a donc
pas été entraîné par son véhicule préféré, l'eau » Le printemps 2006
pluvieux et surtout une année 2007 particulièrement arrosée est en train de
tout mettre par terre. Les teneurs remontent partout, et il est très
vraisemblable que des bassins stabilisés vont repasser au-dessus de la norme
de 50 mg/l et rentrer de nouveau dans le contentieux européen. Ce devrait être
le cas d'au moins une dizaine de cours d'eau dont le Goyen, l'Oust, l'Airon,
le Couesnon, le Leff. Ce phénomène physique naturel ne va pas améliorer les
affaires de la France devant la Cour européenne de justice. Cela montre bien
l'équilibre fragile dans lequel se trouvent les eaux superficielles bretonnes.
Puisqu'il est désormais prouvé qu'une baisse de la pression polluante est très
rapidement visible dans la qualité des eaux, les chercheurs considèrent que
les efforts actuels ne sont pas à la hauteur des enjeux. Et ils demandent aux
agriculteurs de réduire encore les apports en nitrate en passant de 170 à 140
kilos d'azote à l'hectare. Un plafond considéré par les exploitants bretons
comme portant atteinte à leur viabilité économique.
Le monde agricole fonctionne en circuit fermé
Dans
certaines rivières, la teneur en nitrate ne bouge pas, voire augmente, ce qui
trahit une faible pénétration des bonnes pratiques de fertilisation. Sur les
trois bassins versants modélisés, le Conseil noie ainsi que c'est sur l'Horn,
où les enjeux sont les plus importants, que la baisse de la pression polluante
est la plus faible. Le monde agricole reste partiellement hermétique aux
demandes des autres catégories de la population et continue pour une bonne
part de fonctionner en circuit fermé, avec une filière d'approvisionnement en
semences, pesticides et engrais qui est la même que celle qui achète le
produit fini : porc, volaille ou blé. Les plans prévisionnels de fumure sont
ainsi la plupart du temps réalisés par des techniciens des grosses
coopératives et industries bretonnes de l'agro-alimentaire. Le CSEB recommande
donc de distendre ces liens trop étroits et notamment de confier les PPF à des
structures indépendantes.
Au fait, pourquoi traquer le nitrate ? Et pourquoi un seuil de
50 mg/l ? Eteinte aujourd'hui, la polémique a fait rage tout au long des
années 1990 autour de la toxicité des nitrates et de la norme de potabilité de
l'eau. Aujourd'hui, il n'y a plus de discussion. Dans l'organisme, le nitrate
absorbé se transforme en nitrites. Si la présence de nitrites est trop
importante, deux grands effets sont constatés. D'une part, l'hémoglobine est
altérée et perd de sa capacité à transporter l'oxygène, ce qui provoque une
cyanose. La peau prend une teinte bleutée, la respiration devient difficile,
il peut même survenir une asphyxie. D'autre part, les nitrites sont
responsables d'une inflammation du tube digestif, notamment chez le
nourrisson. Ces pathologies ont disparu dans les pays développés du fait du
respect des normes de potabilité. Le seuil de 50 milligrammes par litre
provient d'études épidémiologiques effectuées aux États-unis autour des années
1940. Il a été déterminé sur la base de la sensibilité des populations les
plus exposées, les bébés et les personnes âgées : « Nous absorbons
naturellement du nitrate à travers les légumes, explique le Dr Alain Baert,
médecin au centre antipoisons de Rennes. Les nitrites sont essentiels pour
l'équilibre du corps, à condition que les doses ingérées soient raisonnables.
La surveillance des teneurs en nitrate de l'eau potable est le seul moyen de
mesurer et de réguler ces apports. * Le Conseil préconise également que des objectifs de réduction soient fixés année par année. Il semble cependant que cela soit trop tard. La préfecture de région a demandé au CSEB de faire tourner les modèles sur les trois bassins versants tests afin de savoir si la Bretagne pouvait être à l'heure de la directive cadre sur l'eau, qui exige que chaque État membre assure un bon état écologique des rivières et fleuves à l'horizon 2015. Tous les scénarios envisagés permettent d'améliorer significativement la qualité des rivières, mais aucun ne peut garantir une teneur inférieure à 50 mg/l. Si l'on extrapole à 2015 la situation actuelle, le haut Gouessant présentera une moyenne de 35 mg/l mais connaîtra des dépassements occasionnels des 50 mg/l dans des conditions humides. Le Frémeur restera au-dessus des 50 mg/l et l'Horn sera en moyenne à 75 mg/l. Le seul scénario réellement efficace imposerait de diminuer immédiatement les objectifs de rendement de 20 % sur l'ensemble de la surface agricole utile. Les agriculteurs ne veulent pas en entendre parler. Devant la Cour de justice, la cause française est donc désespérée. D'autant que lors de l'examen de la loi sur l'eau, députés et sénateurs ont fait de jolis cadeaux aux agriculteurs les plus polluants. Envisagée un temps, la taxe sur les nitrates est passée à la trappe. Surtout, la charge de la redevance permettant qu'une partie des frais découlant du programme de maîtrise des pollutions provienne bien des agriculteurs a été mutualisée sur l'ensemble des éleveurs français et non pas sur les seuls exploitants dépassant leurs quotas de production de viande. Depuis décembre 2006, les pollueurs paient moins et ceux qui respectent la réglementation versent plus : « C'est l'inverse du principe pollueur/ payeur, tonne Philippe Le Goffe, professeur d'économie à Agrocampus Rennes. Nous devrions plutôt imposer des quotas d'animaux dans chaque exploitation, instaurer des contrôles et sanctionner les fraudeurs, comme cela se fait au Danemark. » La réaction de Jean-Louis Borloo ne répond donc en rien aux enjeux actuels. Le ministre a décidé de consacrer 60 millions d'euros aux agriculteurs des neuf bassins versants incriminés pour les aider à retrouver le droit chemin. Alors que la bonne réponse ne réside plus dans les seules techniques agronomiques. Elle est politique. Elle consiste à dire qu'il y a trop d'animaux d'élevage en Bretagne et qu'il faut en réduire le nombre. Soit en finir avec cinquante ans d'une histoire agricole efficace pour l'économie, néfaste pour l'environnement.
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